Depuis une trentaine d’années, les États-Unis se sont enfermés dans une dépendance critique envers la Chine pour l’approvisionnement en terres rares. Ces éléments sont pourtant au cœur de la puissance industrielle et militaire moderne : aimants permanents pour les moteurs électriques, éoliennes, électronique avancée, missiles, radars, F-35, data centers, batteries, etc.
Pendant que Washington laissait sa filière se déliter, Pékin a méthodiquement construit un quasi-monopole, non seulement sur l’extraction, mais surtout sur le raffinage et la transformation, maillons réellement stratégiques de la chaîne.
Aujourd’hui, la Chine contrôle une grande partie de la production mondiale de terres rares et domine presque totalement le raffinage, y compris pour certains éléments critiques comme le dysprosium, le terbium ou le samarium. Des mines existent hors de Chine, aux États-Unis, en Australie, au Brésil, mais, faute de capacités de séparation et de traitement indépendantes, une partie significative de ces flux finit encore par transiter par des raffineurs chinois.
Autrement dit, ce n’est pas tant la ressource géologique qui manque que la capacité industrielle à la transformer.

Cette domination résulte d’une stratégie de long terme. Dès les années 1980, Pékin a identifié les terres rares comme un secteur stratégique, subventionné ses producteurs, toléré une pollution massive, imposé des contrôles à l’exportation et attiré les industriels étrangers sur son sol.
Pendant ce temps, les États-Unis fermaient leur mine de Mountain Pass et acceptaient de devenir importateurs nets. Résultat : plus de 70 % de leurs importations de terres rares proviennent directement de Chine, et même le minerai extrait en Californie est souvent envoyé en Chine pour y être raffiné.
Surtout, la Chine ne se limite pas aux terres rares. Elle contrôle aussi une part dominante du raffinage du nickel, du cobalt, du lithium ou du cuivre, et occupe une position hégémonique dans la fabrication de batteries, d’éoliennes, de panneaux solaires et de composants pour l’électronique de puissance.
En réponse aux premières hausses de droits de douane américaines, Pékin a d’ailleurs commencé à brandir l’arme des métaux critiques, en renforçant les contrôles sur le tungstène, le bismuth, l’indium, le tellure ou certains oxydes de terres rares, rappelant à Washington sa vulnérabilité structurelle.
La stratégie de reconquête industrielle et minérale des États-unis
Face à ce constat, les États-Unis se sont fixé un objectif explicite : réduire massivement, d’ici 2030, leur exposition aux chaînes d’approvisionnement contrôlées par la Chine, au moins pour les usages stratégiques. L’ambition n’est pas une autarcie totale, irréaliste à court terme, notamment pour les terres rares lourdes, mais une baisse du risque à un niveau compatible avec la sécurité nationale, en particulier pour la défense, les technologies critiques et la transition énergétique.
Le pilier central de cette reconquête est la reconstruction d’une filière intégrée sur le sol américain. La mine de Mountain Pass, exploitée par MP Materials, est redevenue le cœur de cette stratégie. Depuis 2018, la production a été relancée, et l’État fédéral, via le Pentagone et divers programmes, a injecté des centaines de millions de dollars pour financer la séparation, le raffinage et la fabrication d’aimants permanents.
L’objectif est clair : passer d’un simple rôle de fournisseur de minerai à une chaîne complète “mine → séparation → alliages → aimants” au service de l’industrie et de la défense.
Pour rendre ce basculement possible, Washington a déployé un arsenal financier sans précédent. Le Congrès a voté des enveloppes pluriannuelles se chiffrant en milliards de dollars pour les stocks stratégiques, le soutien à la base industrielle, les prêts et garanties aux entreprises minières, ainsi que pour la mise en œuvre de la Defense Production Act (DPA).
Cette dernière, renforcée par décret, permet désormais à l’administration de subventionner directement des projets, d’entrer au capital de sociétés minières et de prioriser certains investissements sur critère de sécurité nationale. Parallèlement, le Département de l’Énergie, la Development Finance Corporation et EXIM Bank se sont imposés comme bras financiers de cette politique, en finançant mines, raffineries, usines de batteries et projets de recyclage.
Toutefois, les États-Unis savent qu’ils ne pourront pas tout faire seuls. D’où une diplomatie minérale très active avec les alliés : l’Australie, riche en réserves et en expertise minière, devient un partenaire central pour l’exploration, le raffinage et même certains métaux comme le gallium. La Malaisie joue un rôle clé via les installations de Lynas, seul grand raffineur non chinois de terres rares.
Le Brésil est courtisé pour ses ressources en terres rares lourdes et autres métaux critiques. Le Japon, la Corée, la Thaïlande, le Vietnam ou le Cambodge sont intégrés dans des accords visant à faciliter l’investissement occidental, sécuriser les flux et limiter l’emprise chinoise sur de nouveaux projets.
Pour autant, plusieurs contraintes structurelles freinent cette reconquête. D’abord, le temps : entre l’exploration, les études de faisabilité, les permis environnementaux et la construction, une mine ou une raffinerie peut mettre une décennie à devenir opérationnelle. Ensuite, les coûts : les normes environnementales, le prix de l’énergie et de la main-d’œuvre sont nettement plus élevés qu’en Chine, ce qui renchérit le CAPEX et complique la rentabilité hors soutien public.
Enfin, la technologie : la Chine possède une avance technique considérable dans les procédés de séparation, la maîtrise de la chimie des terres rares et la montée en échelle des usines, ce qui ne se rattrape pas en quelques années.
Le point le plus fragile reste le raffinage, en particulier pour les terres rares lourdes. Même avec les projets actuellement sur la table, les États-Unis ne disposeront pas, avant la fin de la décennie, d’une capacité pleinement autonome pour tous les éléments critiques. En pratique, cela signifie qu’ils peuvent réduire la part de la Chine dans certaines briques de la chaîne, extraction, terres rares légères, premiers procédés de transformation, aimants standard, mais resteront dépendants, au moins partiellement, de l’écosystème chinois pour les segments les plus complexes.
Une nouvelle donne géopolitique pour les marchés et les investisseurs
Pour les marchés et les investisseurs, cette recomposition ouvre un nouveau terrain de jeu.
D’un côté, certains acteurs occidentaux sont les grands bénéficiaires de cette transition : producteurs non chinois de terres rares, spécialistes du raffinage hors de Chine, fabricants d’aimants permanents en Europe, aux États-Unis ou au Japon, développeurs de technologies de recyclage ou d’aimants sans terres rares. Ils sont au cœur des programmes publics, des contrats du Pentagone et des stratégies de diversification des grands industriels.
De l’autre, le secteur doit absorber une explosion des CAPEX, une hausse des coûts de production, une dépendance accrue aux subventions et une volatilité structurelle des prix.
À moyen terme, la rivalité sino-américaine sur les terres rares introduit une prime de risque géopolitique durable sur toute la chaîne. Les investisseurs doivent désormais raisonner en blocs : entreprises fortement exposées aux flux, capitaux ou technologies chinoises, versus acteurs insérés dans les nouvelles chaînes “friends-shored” soutenues par Washington et ses alliés.
La dépendance américaine à la Chine ne disparaîtra pas totalement, mais si la stratégie actuelle tient, les États-Unis devraient passer d’une vulnérabilité subie à une dépendance gérable, en particulier pour les besoins stratégiques de défense, d’énergie et de haute technologie.

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