Ces dernières années, le concept de souveraineté numérique est devenu central dans les conceptions européennes de la compétitivité et de la résilience économique.
Autrefois marginal au sein de la communauté des politiques numériques, il s’est désormais imposé, de hauts responsables européens, de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen à l’ancien gouverneur de la Banque centrale européenne Mario Draghi, appelant l’Union européenne à atteindre la souveraineté numérique.

La dépendance de l’Europe au cloud américain constitue aujourd’hui l’un des angles morts les plus critiques de sa souveraineté économique, technologique et géopolitique.
Derrière la montée en puissance du numérique, de l’IA, de la dématérialisation administrative et de la cybersécurité se cache une réalité simple : l’infrastructure qui soutient l’économie européenne est majoritairement contrôlée par des acteurs non européens, essentiellement américains.
Cette dépendance ne se limite pas à un enjeu de parts de marché ; elle touche à la capacité de décision, de résilience et d’autonomie stratégique du continent.
En cas de guerre hybride, le point de vulnérabilité maximal des Européens, et qui subirait les impacts les plus lourds, serait l’infrastructure numérique, avec ses nombreuses couches matérielles et logicielles.
Les deux piliers de l’infrastructure indispensable, et pourtant peu visible, de notre vie numérique sont les réseaux de télécommunications et le Cloud.
Les systèmes d’information et les bases de données massives de notre vie numérique se trouvent dans ces centres gigantesques, composés d’infrastructures physiques, de connectivité, d’énergie, de supercalculateurs, ainsi que de nombreuses couches de logiciels et d’outils informatiques sophistiqués, y compris d’intelligence artificielle.
Ces logiciels constituent la valeur ajoutée du Cloud. Ils demandent beaucoup d’investissements et d’innovation et sont au centre d’une compétition commerciale féroce, mais aussi, et peut-être surtout, d’une compétition pour le contrôle des données.
Alors que les réseaux de télécommunications sont déployés physiquement en Europe et sont en majorité opérés par des entreprises européennes, le Cloud est détenu et opéré pour environ 65 % par trois entreprises américaines : Google, Microsoft et Amazon.
Certes, les centres de données peuvent être physiquement situés en Europe ou aux États-Unis. Mais les couches logicielles qui apportent la valeur ajoutée du Cloud restent contrôlées par ces entreprises de la Big Tech. L’Europe est aujourd’hui dépendante de celles-ci, comme des lois américaines auxquelles elles sont soumises.
Sur le plan strictement économique, la domination est sans ambiguïté. Le marché européen du cloud représente aujourd’hui environ 60 à 65 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, avec une croissance à deux chiffres portés par les entreprises, les administrations et les services publics.
Pourtant, plus de 70 % du marché est contrôlé par trois acteurs américains : Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Sur le segment le plus stratégique, l’infrastructure cloud (IaaS et PaaS), cette domination dépasse même 80 %, laissant aux fournisseurs européens une part résiduelle, souvent concentrée sur des niches nationales ou sectorielles.
Dans le cloud, la part de marché des hyperscalers américains (Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud) ne cesse de progresser, passant de 60 % en 2017 à plus de 70 % en 2024, d’après Synergy Research Group. Plus inquiétant encore pour les acteurs européens, les géants américains captaient en 2022 80 % de la croissance du secteur.
Celles-ci captent 83 % des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe, soit 265 milliards d’euros par an, selon une étude commandée par le Cigref en avril 2025, ce qui limite le développement d’alternatives européennes.
Ils fournissent généralement les solutions les plus complexes et à plus forte valeur ajoutée, qui sont aussi les plus difficiles à remplacer. Les principaux fournisseurs européens sont SAP, Deutsche Telekom et OVH avec environ 2 % de part de marché chacun. Ils sont suivis par Telecom Italia, Orange Business et une myriade de petits acteurs.
De plus, l’UE ne dispose guère de substitut européen pour certains logiciels ou systèmes de paiement numérique (Visa, Mastercard, American Express, PayPal, ApplePay), ainsi que pour les crypto-monnaies, qui sont principalement américaines.
L’UE est également dépendante des systèmes d’exploitation américains, pour les ordinateurs comme pour les téléphones portables, et des applications commerciales américaines (planification des ressources de l’entreprise, gestion de la relation client, comptabilité et finance, …).
En outre, toutes les fonctionnalités ne sont pas développées au sein d’une seule application. Elles sont composées de multiples micro-services qui communiquent dans un système de réseau très complexe.
La défaillance d’un micro-service sur lequel il y a une forte dépendance peut avoir un effet domino sur d’autres services, voire sur toute l’application.
Ces entreprises peuvent être contraintes d’interrompre leurs services ou d’en restreindre l’accès pour des raisons politiques ou juridiques. La suspension de l’accès à la messagerie électronique par Microsoft pour les organisations internationales et la panne d’AWS d’octobre 2025, qui a perturbé les services publics dans toute l’Europe, illustrent comment des décisions externes peuvent impacter les opérations nationales.
L’impact d’une panne de courant majeure sur les services de cloud computing a également été démontré lorsque l’Espagne, le Portugal et une partie du sud-ouest de la France ont subi une coupure de courant massive en avril 2025.
Alors que ces interdépendances sont inhérentes aux nouvelles applications de l’IA, le périmètre même de la sécurité économique ne cesse de s’accroître et appellent une approche plus granulaire qui puisse tenir compte des effets de réseau.
Outre l’hébergement de données (Amazon, Microsoft et Google), les géants des Etats-Unis dominent la recherche en ligne (Google), les assistants d’IA (OpenAI, Google et Meta), les environnements mobiles (Google et Apple) et de bureau (Microsoft), les réseaux sociaux et la vidéo (Meta, X et YouTube)…
Plus récemment, l’importance du cloud, du chiffrement et de l’intelligence artificielle, ainsi que l’émergence potentielle de l’informatique quantique ultrarapide, ont fait prendre conscience aux Européens que cette dépendance a des conséquences importantes et potentiellement durables sur leurs propres industries et économies, y compris dans des secteurs bien au-delà du seul secteur technologique.
Par ricochet, le monopole américain dans le cloud et sa domination dans le secteur des logiciels présente des effets pervers pour les entreprises européennes. Le premier d’entre eux est la hausse continue des prix, du fait de l’enfermement des entreprises dans les écosystèmes des géants américains.
D’après les données récoltées par l’étude et les entretiens réalisés par Asterès auprès de directions informatiques de grands groupes européens, le prix des services de « cloud-logiciel » américains augmente d’environ 10 % par an en moyenne.
Or, si ces hausses de prix se maintenaient au rythme de 10 % par an, les 264 milliards d’euros dépensés aujourd’hui par les entreprises européennes pourraient devenir plus de 500 milliards d’euros dans dix ans. « Si les gains de productivité européens sont siphonnés par des entreprises américaines, la ponction de valeur est énorme pour l’économie européenne et sa balance commerciale. À quel moment cette situation devient-elle insoutenable pour les grands groupes et pour nos politiques ? », interroge Henri d’Agrain, le délégué général du Cigref.
Si l’estimation du Cigref et d’Antarès est forcément imparfaite en raison de la difficulté d’obtenir des données fiables, l’étude estime que son chiffrage du coût des dépendances numériques de l’Europe est minimal. « C’est une première approche, qui se limite au cloud et aux logiciels, domaines où nous avons pu, en combinant différentes sources de données et des entretiens avec des directions de service informatique, aboutir à une estimation que nous jugeons fiable », décrit Henri d’Agrain.
Mais les achats de services et de logiciels menés par des particuliers et des administrations ne sont pas évalués, tout comme ceux des entreprises pour le hardware, le marketing, la publicité, ou encore les services comme Netflix, qui sont également d’autres indicateurs de la toute-puissance américaine dans les usages des Européens.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’adoption du cloud en Europe s’accélère rapidement. Plus d’une entreprise européenne sur deux utilise désormais des services cloud payants, et cette proportion est encore plus élevée dans les secteurs critiques : finance, énergie, santé, défense, télécoms et administration publique.
Le cloud n’est plus un simple outil d’optimisation IT ; il est devenu l’ossature opérationnelle de l’économie numérique européenne. Dès lors, la dépendance n’est pas conjoncturelle, elle est structurelle et cumulative.
La dépendance européenne est également technologique. Les hyperscalers américains ne vendent pas uniquement de la capacité de calcul ou du stockage ; ils imposent des écosystèmes complets, reposant sur des services managés, des API propriétaires, des outils de cybersécurité, des briques d’IA et des plateformes de données étroitement intégrées.
Cette architecture crée un phénomène de lock-in massif : plus une organisation s’appuie sur ces services avancés, plus le coût technique, financier et temporel d’une migration devient prohibitif. La dépendance n’est donc pas seulement contractuelle ; elle est architecturale.
Le cœur géo-économique du problème tient à la nature même du cloud moderne : ce n’est plus une simple location de serveurs. Les hyperscalers vendent des environnements intégrés (bases de données managées, IA, cybersécurité, observabilité, data platforms) qui produisent un effet de verrouillage.
Plus une entreprise grimpe dans la pile de services (PaaS/IA), plus sa capacité de sortie diminue, parce que les applications, les données, les workflows et les compétences internes se calent sur des services propriétaires. Dans un rapport de force, ce verrouillage se transforme en pouvoir de marché : pouvoir de pricing, de conditions d’usage, de calendriers technologiques, et de priorisation des clients.
À cela s’ajoute une dimension juridique et politique souvent sous-estimée. Les fournisseurs cloud américains restent soumis au droit américain, y compris lorsqu’ils opèrent des data centers sur le sol européen.
Le principe d’extraterritorialité du droit américain, combiné à certaines législations spécifiques, signifie que des données hébergées en Europe peuvent théoriquement être accessibles aux autorités américaines dans certains cadres juridiques.
En effet, les services cloud américains sont soumis à des contrôles à l’exportation, à des sanctions et à des impératifs politiques qui peuvent prévaloir sur les contrats clients.
Ces dernières années, on a constaté des cas où des entreprises technologiques américaines ont restreint ou suspendu leurs services à des organisations internationales sous la pression de gouvernements. De tels incidents soulignent que la continuité numérique de l’Europe peut être perturbée par des décisions prises bien au-delà de sa juridiction.
En effet, si l’Europe s’inquiète à ce point de sa dépendance aux clouds américains, c’est principalement en raison des textes juridiques américains comme le Cloud Act par exemple qui conditionne l’utilisation de ces clouds. “C’est une législation américaine qui donne une espèce de portée extraterritoriale aux Etats-Unis. Cela donne un accès indirect aux autorités américaines, via néanmoins le système judiciaire, aux données qui seraient stockées dans des infrastructures, certes localisées géographiquement en Europe, mais en réalité appartenant à des institutions, sous contrôle ou sous juridiction américaine, comme Microsoft ou Amazon”, détaille Nicolas Van Zeebroeck, professeur d’économie et de stratégie numérique à la Solvay Brussels School of Economics de l’Université libre de Bruxelles.
Cette situation crée une tension permanente entre les exigences européennes de protection des données, de souveraineté numérique et de sécurité nationale, et la réalité du contrôle juridique exercé en amont sur les fournisseurs.
Tant que la stabilité du cadre de protection des données entre l’UE et les États-Unis reste incertaine, les entreprises européennes qui font appel à des fournisseurs américains de services de cloud pour stocker ou traiter les données de clients européens n’ont pas de garantie de conformité GDPR et s’exposent à des risques juridiques et financiers.
Si les Etats-Unis ne se conformaient plus aux règles européennes sur le traitement des données, la sécurité des transferts de données ne serait plus assurée. Outre le risque de surveillance ou de transfert de l’accès à des données personnelles et commerciales européennes collectées par les grands fournisseurs américains de cloud, des mesures coercitives interdisant l’accès à ces données n’est pas à exclure.
La dépendance au cloud américain est aussi une dépendance macroéconomique. En externalisant massivement son infrastructure numérique vers des acteurs étrangers, l’Europe exporte une part croissante de la valeur ajoutée stratégique de son économie numérique : marges, R&D, standards technologiques, pouvoir de fixation des prix et capacité d’innovation systémique.
Alors même que la demande européenne explose, la captation de valeur se fait largement hors du continent. Cette asymétrie affaiblit la base industrielle européenne et réduit sa capacité à faire émerger des champions globaux du cloud.
Sur le plan géopolitique, cette dépendance devient un facteur de vulnérabilité. Dans un monde marqué par la fragmentation, la montée des sanctions, les tensions transatlantiques récurrentes et la politisation croissante des chaînes de valeur, le cloud n’est plus neutre.
Il constitue une infrastructure critique, au même titre que l’énergie, les télécoms ou les systèmes de paiement. Une restriction d’accès, un durcissement réglementaire, un conflit juridique ou une escalade géopolitique pourrait avoir des effets systémiques immédiats sur l’économie européenne.
Face à ce constat, l’Europe a engagé plusieurs réponses, mais celles-ci restent à ce stade insuffisantes. Des initiatives comme GAIA-X visent à créer des standards d’interopérabilité, de portabilité et de gouvernance des données, mais elles ne constituent pas une alternative industrielle directe aux hyperscalers.
Les projets de « cloud de confiance » et de certifications nationales améliorent la sécurité pour certains usages sensibles, sans résoudre le problème central du contrôle technologique et juridique.
Enfin, les offres dites « souveraines » proposées par les hyperscalers eux-mêmes en Europe témoignent surtout de leur capacité d’adaptation… et de la profondeur de la dépendance existante.
En effet, Amazon Web Services (AWS), la division de services et de solutions informatiques du géant américain du commerce en ligne, a développé un cloud, un espace de stockage de données, conçu spécialement pour l’Europe. On appelle ça un cloud souverain.
La société américaine promet une infrastructure indépendante du reste de son cloud mondial afin d’y héberger les données sensibles de l’Union européenne. Le tout géré uniquement par du personnel européen. Il y a un peu plus de six mois, Microsoft, grand concurrent d’AWS dans les services de cloud, avait déjà adopté la même stratégie.
Néanmoins, les infrastructures restent conçues par des sociétés américaines. “Ce n’est pas seulement une question de géographie et d’où sont situées ces infrastructures. En Europe, c’est déjà très bien, et qu’on nous garantisse que les données restent en Europe, c’est très bien. Mais est-ce suffisant à partir du moment où les opérateurs de ces infrastructures sont toujours finalement des entreprises américaines ?”, précise Nicolas Van Zeebroeck.
Dans les infrastructures numériques, la préoccupation vient aussi des câbles sous-marins, ces artères de fibre optique reposant au fond des mers, indispensables au bon fonctionnement d’Internet.
Les américains Meta, Google, Microsoft ou Amazon sont aujourd’hui centraux dans les liaisons entre les Etats-Unis et l’Europe. Or sans elles les Européens ne pourraient plus accéder à leurs services, auxquels particuliers et entreprises se sont largement convertis. Ce qui alimente des craintes liées à d’éventuelles coupures, volontaires ou accidentelles, de ces infrastructures.
En un peu plus de dix ans, les géants du Net ont damé le pion aux consortiums d’opérateurs télécoms, qui avaient auparavant la main sur ces infrastructures critiques.
D’après le site spécialisé TeleGeography, 11 des 21 câbles sous-marins entre les Etats-Unis et l’Europe, qui coûtent chacun plusieurs centaines de millions d’euros, sont la propriété d’acteurs américains. Parmi eux, Google ne possède pas moins de quatre liaisons transatlantiques entièrement réservées à ses services, quand Meta détient des participations dans quatre câbles.
Mais la France peut se prévaloir de sérieux atouts dans ce secteur stratégique : l’Etat possède d’abord le seul fabricant européen de câbles sous-marins, Alcatel Submarine Networks.
En plus de son usine à Calais (Pas-de-Calais), celui-ci dispose d’une flotte de sept navires, dont deux sont destinés aux réparations ou à la maintenance des câbles. Dans ce domaine, la France peut également compter sur les sept bateaux d’Orange Marine, la filiale spécialisée de l’opérateur télécoms.
En réalité, la dépendance européenne au cloud américain n’est pas un accident, mais le résultat de choix cumulés : sous-investissement dans l’infrastructure numérique, fragmentation des marchés nationaux, préférence pour l’efficacité à court terme plutôt que pour la résilience à long terme, et absence d’une véritable stratégie industrielle paneuropéenne du cloud.
Qui plus est, cette situation est aussi le résultat d’une culture américaine plus favorable à l’innovation, qu’il s’agisse du venture capital qui finance des startups développant des applications en Cloud ou des entreprises traditionnelles qui n’hésitent pas à adopter massivement de nouvelles pratiques beaucoup plus rapidement que les entreprises européennes.
De plus, vient l’intégration du marché américain, qui permet à toute entreprise technologique de s’adresser sans nécessité d’adaptation et de traduction, et surtout sans adaptation réglementaire, à 350 millions de consommateurs potentiels.
Cet avantage concurrentiel d’échelle est particulièrement important pour les services numériques, où les coûts sont en général fixes et donc où chaque client supplémentaire représente un coût quasi-nul.
Après le développement rapide des services propres d’Amazon, Google et Microsoft, et de l’infrastructure Cloud qui était d’abord nécessaire pour ces services, une intégration verticale a été mise en place par les acteurs nord-américains.
La rente obtenue par la position quasi-monopolistique dans les services numériques leur a permis d’étendre le Cloud et de le proposer à toutes les entreprises, et aux gouvernements, pour héberger leurs données et leur systèmes informatiques.
C’est ainsi que s’est construite la position dominante des hyperscalers. Des pratiques de financement croisé monopolistiques, notamment mises en œuvre par Amazon, ont été pointées par un rapport du Congrès américain, et par l’Autorité de Concurrence en France en 2023, mais ces signalements sont restés sans conséquences.
D’énormes investissements disponibles ont permis aux géants hyperscalers de construire des avantages concurrentiels, puis graduellement de s’étendre à d’autres domaines annexes, afin de devenir encore plus puissants et indépendants : des câbles sous-marins aux datacenters, de l’énergie aux processeurs et aux modèles d’IA.
C’est ici que l’on touche au cœur de la géo-économie : l’Europe dépend d’acteurs américains pour stocker et traiter une partie croissante de ses données, tandis que les États-Unis disposent d’un levier potentiel, juridique, technique, ou commercial, sur ces mêmes acteurs.
Dans une relation transatlantique stable, ce levier reste théorique. Dans un environnement de tensions commerciales ou de divergences stratégiques, il peut devenir un outil implicite de négociation, ou au minimum un facteur d’incertitude qui pèse sur la liberté d’action européenne.
La dépendance au cloud devient alors comparable à une dépendance énergétique : la question n’est pas “est-ce que l’autre va couper demain ?”, mais “est-ce que l’autre a la capacité de faire pression si l’équilibre politique se dégrade ?”.
Cette dépendance s’inscrit aussi dans une logique de captation de valeur et de standard-setting. Les hyperscalers façonnent les standards de facto : outils, interfaces, pratiques de sécurité, frameworks IA, services de données.
Cela structure les marchés aval (cybersécurité, logiciels, intégrateurs, formation) et renforce la puissance d’entraînement américaine. En géo-économie, celui qui fixe les standards fixe souvent les conditions de concurrence. L’Europe, en étant consommatrice nette de cloud, risque de devenir également consommatrice nette de standards, donc de perdre du terrain sur l’innovation systémique.
La question devient encore plus sensible à mesure que l’économie se “cloudifie” dans les secteurs critiques. Ce n’est pas seulement une question de messagerie ou de stockage : c’est la finance, la santé, l’énergie, la défense, les administrations, et désormais l’IA. Eurostat souligne aussi une progression vers des usages plus sophistiqués chez les entreprises, ce qui accroît la dépendance à des briques cloud avancées (bases de données, plateformes de développement, sécurité).
Or, plus les usages sont avancés, plus la substituabilité diminue. Le cloud devient alors une infrastructure stratégique, et l’absence d’alternative européenne compétitive se transforme en risque systémique pour la résilience.
Le scénario central pour l’Europe n’est pas un “blackout” du cloud, mais une combinaison de risques plus réalistes : durcissement des conditions contractuelles, hausse des prix sur des services devenus non substituables, contraintes réglementaires extraterritoriales, exigences de conformité changeantes, et dépendance accrue aux choix industriels d’acteurs extra-européens (feuille de route IA, sécurité, architecture).
Dans un environnement de tensions commerciales, l’UE pourrait aussi se retrouver en position de faiblesse : difficile de menacer efficacement un acteur si l’on n’a pas d’alternative crédible pour ses administrations et ses secteurs critiques. C’est la définition même d’une dépendance géo-économique.
Corriger cette trajectoire nécessitera non seulement des investissements massifs, mais aussi une redéfinition du rapport entre performance économique, souveraineté technologique et sécurité stratégique.
En conclusion, la question n’est pas de savoir si l’Europe doit utiliser le cloud, elle n’a pas d’alternative crédible à la numérisation. La vraie question est qui contrôle l’infrastructure du XXIe siècle.
Tant que l’Europe restera structurellement dépendante du cloud américain, sa souveraineté économique et politique restera partielle. Le cloud est devenu un instrument de puissance. Ne pas en maîtriser les fondations, c’est accepter une dépendance stratégique durable dans un monde où la technologie est désormais un levier géopolitique central.

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