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Amérique latine : élections sous tension, minerais stratégiques et bras de fer Chine–Etats-Unis

Par Vincent Barret, le 03/02/2026

Vincent Barret

Le choc géopolitique du 3 janvier 2026, provoqué par l’arrestation de Nicolás Maduro à Caracas par les forces spéciales américaines, a profondément redessiné la cartographie du risque politique en Amérique du Sud.

Cet événement constitue la rupture stratégique la plus marquante dans l’hémisphère occidental depuis la fin de la guerre froide : une réactivation assumée de la doctrine Monroe, adaptée aux réalités du XXIᵉ siècle.

À mesure que les États-Unis étendent leur capacité d’influence, voire de contrôle, sur le Venezuela, l’ensemble du sous-continent se trouve à un point d’inflexion.

tensions amérique du sud

Les électeurs de trois économies clés, le Pérou, la Colombie et le Brésil, appelés aux urnes en 2026, auront à trancher entre deux trajectoires opposées :

- Une intégration dans un corridor sécuritaire et de ressources aligné sur Washington,

- Ou un repli stratégique vers un bloc sud global multipolaire, davantage défensif et autonome.

Le Mexique, pilier silencieux de la doctrine Monroe 2.0

Même sans échéance électorale nationale cette année, le Mexique demeure un acteur central de cette recomposition. Il incarne à la fois le premier point de friction diplomatique et le nœud économique structurant du nouvel ordre régional.

L’opération américaine au Venezuela place Mexico dans une posture délicate : arbitrer entre sa tradition constitutionnelle de non-intervention et une intégration économique extrêmement profonde avec les États-Unis.

Reconfiguration du « bouclier amazonien » et dynamique électorale régionale

L’intervention au Venezuela pourrait transformer les élections sud-américaines de 2026 en référendums implicites sur la nouvelle posture stratégique américaine. Les données disponibles suggèrent un reflux de la « marée rose », c’est-à-dire la tendance vers des gouvernements de gauche ou à tendance gauche dans la région, au profit d’un clivage idéologique dominé par les enjeux de sécurité, souveraineté et ordre public.

Pérou : stabilité macro malgré turbulence politique

Le Pérou ouvre le bal électoral en avril 2026 dans un paysage fragmenté, avec plus de 35 candidats. La criminalité est la priorité absolue des électeurs, favorisant des discours sécuritaires assumés.

Rafael López Aliaga, le maire de Lima s’impose comme une figure de droite dure, prônant expansion minière et rupture avec l’axe bolivarien, tandis que Keiko Fujimori capte l’électorat conservateur traditionnel. En parallèle, le candidat antisystème Carlos Álvarez séduit une partie de l’opinion.

Avec plus de 1,5 million de migrants vénézuéliens, toute stabilisation à Caracas offrirait un soulagement budgétaire significatif. Une victoire de la droite renforcerait les liens sécuritaires avec Washington et accélérerait le développement logistique du port de Chancay.

Malgré l’instabilité politique chronique, le Pérou reste l’un des marchés émergents les plus robustes, porté par une banque centrale crédible et un socle minier stratégique. Le moteur extractif demeure intact, quel que soit le cycle politique.

En effet, le Pérou est le deuxième producteur mondial de cuivre, derrière le Chili. Le cuivre représente à lui seul près d’un tiers des exportations du pays. Les grands gisements andins (Antamina, Cerro Verde, Las Bambas, Quellaveco) confèrent au Pérou une position clé dans l’électrification mondiale : réseaux électriques, véhicules électriques, data centers, énergies renouvelables.

La compétitivité du cuivre péruvien repose sur la taille des gisements, des coûts d’extraction relativement maîtrisés et une expertise minière accumulée sur plusieurs décennies.

Le Pérou figure également parmi les principaux producteurs d’or au monde. L’or joue un rôle dual :

  • Actif d’exportation majeur,

  • Amortisseur macroéconomique en période de volatilité financière mondiale.

La production est toutefois plus fragmentée que celle du cuivre, avec une coexistence de grands groupes industriels et d’un secteur informel important, notamment en Amazonie, qui pose des défis environnementaux, sociaux et réglementaires.

De surcroît, le pays est un acteur majeur du zinc, de l’argent et du plomb, issus souvent de gisements polymétalliques.

Le Pérou fait partie du top 3 mondial pour le zinc et l’argent, des métaux essentiels pour :

  • La galvanisation et la construction,

  • L’industrie électronique,

  • Certaines applications liées à la transition énergétique.

La richesse minière est aussi une source récurrente de tensions internes. Les conflits entre communautés locales, autorités régionales et compagnies minières sont fréquents.

Pourtant, le secteur minier reste :

  • Le premier pourvoyeur de devises,

  • Un contributeur majeur aux recettes fiscales,

  • Un pilier de l’investissement étranger direct.

Toute alternance politique au Pérou doit composer avec cette réalité : freiner l’activité minière n’est pas une option macroéconomique crédible.

Dans un monde marqué par le nearshoring, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et la rivalité États-Unis–Chine, le Pérou apparaît comme un fournisseur “allié-compatible” de métaux critiques.
Cuivre, zinc, argent et or placent le pays au cœur :

  • De la transition énergétique,

  • De la modernisation des réseaux,

  • Et des stratégies industrielles occidentales.

Colombie : l’élection la plus binaire du continent

La Colombie est l’État le plus directement exposé aux conséquences de la chute de Maduro. Les élections de 2026 représentent un choix structurant pour la trajectoire souveraine du pays.

La droite plaide pour un réalignement complet avec les États-Unis, incluant une privatisation partielle d’Ecopetrol, un durcissement de la lutte antidrogue et le démantèlement des sanctuaires des groupes armés.

À gauche, l’héritage de Gustavo Petro se prolonge à travers un discours axé sur la souveraineté environnementale et la dénonciation de l’intervention américaine.

Brésil : pivot continental sous tension

Au Brésil, les élections d’octobre 2026 détermineront si la première économie régionale demeure un pilier du Sud global ou se réinsère pleinement dans une architecture pro-américaine.

Le président Lula tente de fédérer autour d’un discours souverainiste, dénonçant l’unilatéralisme américain, mais se heurte à une détérioration économique et à une crise sécuritaire persistante.

Son projet repose sur les BRICS, l’industrialisation étatique et une transition vénézuélienne non pilotée par Washington. À l’inverse, l’opposition de centre-droit promeut discipline budgétaire, investissements privés, ratification de l’accord UE-Mercosur et alignement sur la stratégie américaine de « nearshoring ».

L’opposition soutient que l’alignement sur les États-Unis dans une ère post-Maduro est le moyen le plus rapide d’attirer les investissements dans les domaines de la technologie et de l’énergie nécessaires à la modernisation industrielle du Brésil.

À court terme, le Brésil reste un marché de portage attractif, soutenu par des taux élevés. Mais la polarisation politique à l’approche du scrutin pourrait accroître la volatilité du real.

Ressources naturelles : nouveaux gagnants, nouveaux arbitrages

Le retrait de Maduro redistribue profondément les cartes dans les secteurs des matières premières. La perspective du retour progressif du pétrole vénézuélien sous gestion américaine exerce une pression structurelle à la baisse sur les prix de long terme, malgré des délais de remise en production.

Le triangle lithium-cuivre andin (Chili-Argentine-Pérou) devient stratégique pour la chaîne de valeur énergétique et technologique américaine.

Le Brésil a consolidé sa position en tant que première puissance du continent en matière de ressources. Aujourd’hui premier producteur de pétrole d’Amérique latine, le Brésil a produit plus de 4 millions de barils par jour à la fin de l’année 2025, et a consenti des investissements massifs dans l’exploration de la marge équatoriale et du bassin sud.

Parallèlement à ce boom énergétique, le Brésil a développé de nouveaux sites d’extraction de cuivre, d’aluminium et de lithium, et détient actuellement les deuxièmes réserves mondiales de terres rares (environ 21 millions de tonnes métriques), derrière la Chine.

Grâce à son bouquet énergétique très diversifié, plus de 88 % de son électricité provenant de sources renouvelables bon marché comme le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité, le Brésil est devenu un point stratégique pour les entreprises technologiques américaines souhaitant sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en technologies vertes et en matériel d’IA.

Si le Brésil est leader dans le domaine des terres rares, les pôles industriels mexicains établis dans les secteurs de l’automobile et de l’électronique sont essentiels pour le corridor de ressources aligné sur les États-Unis.

En outre, les ressources naturelles du Mexique, en particulier le pétrole, restent essentielles pour la sécurité énergétique de l’Amérique du Nord, même si la région se prépare au retour potentiel de 300 milliards de barils de brut vénézuélien sur le marché.

Le Mexique reste indispensable comme hub industriel nord-américain, clé du corridor énergétique et manufacturier aligné sur les États-Unis.

Chine vs États-Unis : fin d’un cycle en Amérique du Sud

L’influence de la Chine en Amérique latine est aujourd’hui plus importante que jamais, touchant les infrastructures, l’énergie, les réseaux numériques et les prêts souverains.

En effet, depuis le début des années 2000, l’Amérique latine a vu émerger un nouvel acteur économique et diplomatique de premier plan : la Chine. Alors que la région entretenait historiquement des relations dominantes avec les États-Unis et l’Europe, le tournant du XXIe siècle a marqué une redéfinition des partenariats extérieurs, impulsée par l’essor économique chinois et sa stratégie d’internationalisation.

Pékin, à travers sa politique d’ouverture, de diversification de ses approvisionnements et de ses exportations, a investi massivement dans les matières premières, les infrastructures et les télécommunications latino-américaines, posant ainsi les bases d’un nouveau modèle de coopération Sud-Sud.

Les accords bilatéraux signés avec des pays comme le Chili, le Pérou ou encore le Costa Rica, et la création du Forum Chine-CELAC en 2015, témoignent d’une volonté stratégique de Pékin d’ancrer sa présence diplomatique et économique sur le long terme dans la région.

Cette dynamique s’inscrit dans une approche globale mêlant pragmatisme économique, influence politique et déploiement de soft power à travers des outils comme la diplomatie sanitaire, les Instituts Confucius ou encore les projets technologiques menés par Huawei.

Depuis plusieurs années, la Chine s’intéresse de plus en plus à l’Amérique latine, principalement en raison de ses ressources énergétiques, minières et agricoles stratégiques. En effet, la région regorge de métaux, de gaz de schiste et de pétrole, et elle représente aussi un atout dans le domaine agroalimentaire.

En ce qui concerne les ressources minérales, plusieurs pays se distinguent particulièrement : le Brésil, grand producteur de fer et de nickel, le Chili, qui représente un tiers de la production mondiale de cuivre, ainsi que des nations comme le Pérou, la Bolivie et le Venezuela, qui possèdent des réserves considérables d’or, d’argent et de zinc.

Parallèlement, Pékin y développe une diplomatie économique fondée sur des investissements massifs, des accords de libre-échange et des aides dans une logique qui contraste avec le modèle occidental, appelé parfois « consensus de Beijing », avec seulement une condition politique majeure qui est le respect du “principe d’une seule Chine”, c’est-à-dire la non-reconnaissance de Taïwan.

Grâce à cette stratégie, la Chine est devenue le premier partenaire économique de nombreux pays latino-américains, dépassant les États-Unis dans ce que Washington considérait historiquement comme sa sphère d’influence, selon la doctrine Monroe de 1823, puis renforcée par la politique du Big Stick de Theodore Roosevelt en 1904.

Cette dynamique s’est accélérée après la visite de Hu Jintao en 2004, et s’est traduite par une croissance rapide des échanges commerciaux, atteignant 482,6 milliards de dollars en 2022, avec des projections à 700 milliards d’ici 2035.

De plus, la stratégie chinoise repose sur une forte présence dans les secteurs extractifs et industriels, avec des investissements dans le pétrole, le gaz, le cuivre, le soja ou encore le lithium. En pleine phase d’industrialisation dans les années 90, confrontée à des besoins énergétiques croissants et à des enjeux de sécurité alimentaire, la Chine s’engage dans une conquête de nouveaux marchés.

En parallèle, la hausse des prix des matières premières, en grande partie alimentée par sa demande, profite aux économies latino-américaines. Cette manne financière accompagne l’arrivée au pouvoir de plusieurs gouvernements de gauche : Hugo Chavez au Venezuela dès 1999, suivi de Lula au Brésil et Néstor Kirchner en Argentine en 2003, puis Tabaré Vázquez en Uruguay (2005), Evo Morales en Bolivie (2006) et Rafael Correa en Équateur (2007).

Dans ce contexte, le concept de coopération « Sud-Sud » prend de l’ampleur. La Chine, en insistant sur le respect de la souveraineté nationale et le principe de non-ingérence, trouve un terrain d’entente avec les dirigeants de cette nouvelle gauche latino-américaine, qui y voient une alternative aux partenariats traditionnels avec les puissances occidentales.

Qui plus est, face au retrait des institutions financières traditionnelles, la Chine a aussi comblé un vide en se positionnant comme bailleur de fonds majeur pour les infrastructures régionales. Ses banques publiques ont accordé plus de 136 milliards de dollars de prêts, principalement dans l’énergie et les transports.

Effectivement, à partir des années 2000, la Chine est devenue l’un des principaux créanciers de l’Amérique latine, dépassant parfois la Banque mondiale et le FMI. D’après l’Inter-American Dialogue, entre 2005 et 2020, Pékin a octroyé plus de 137 milliards de dollars en prêts souverains à la région.

Entre 2010 et 2016, ces montants excédaient ceux combinés de la Banque mondiale, de la BID et d’autres institutions. En revanche, depuis 2018, ces flux ont nettement diminué, en raison d’une plus grande prudence face aux risques de défaut, comme au Venezuela, et d’un recentrage sur des investissements directs plus ciblés.

Cette « diplomatie du chéquier », conduite par la China Development Bank (CDB) et l’Exim Bank, a permis à Pékin d’étendre son influence sans imposer de conditionnalités économiques, contrairement aux prêts occidentaux. Une exigence demeure néanmoins : la reconnaissance du principe d’une seule Chine.

En échange d’un soutien économique, plusieurs pays comme le Costa Rica (2007), le Panama (2017), le Salvador ou encore le Nicaragua (2021) ont rompu leurs relations diplomatiques avec Taïwan. Les prêts chinois, souvent garantis par des ressources naturelles (pétrole, minerais), attirent les gouvernements cherchant à éviter les conditionnalités contraignantes des bailleurs traditionnels.

En effet, l’Équateur illustre bien cette dynamique. En septembre 2022, le pays a conclu un accord avec la CDB et l’Exim Bank pour restructurer 3,2 milliards de dollars de dette, avec échéances repoussées jusqu’en 2032, réduction des taux d’intérêt et période de grâce de six mois. Il a également pu libérer du pétrole engagé à prix fixe, pour le vendre à prix de marché, générant un allègement estimé à 1,4 milliard de dollars d’ici 2025.

Selon l’Inter-American Dialogue et l’Université de Boston, la dette équatorienne envers la Chine représente environ 3,6 % du produit intérieur brut (PIB) du pays. Mais comme le souligne Margaret Myers, spécialiste des relations sino-latino-américaines, la charge de remboursement reste lourde au regard des capacités d’exportation.

En 2020, la CDB avait déjà accepté de restructurer deux tranches de la dette équatorienne, avec un taux de 7,16 %, réparti en 11 versements de 38 millions chacun, et une période de grâce de 16 mois sur une autre dette de 474 millions.

En 2022, un accord plus large a permis d’étaler 4,4 milliards de dollars supplémentaires. Malgré ces contraintes, l’Équateur continue de solliciter la Chine. D’ailleurs, lors d’une visite officielle à Pékin en septembre 2024, le ministre de l’Économie Juan Carlos Vega a demandé de nouveaux investissements, y compris pour une prison confiée à China Road and Bridge Corporation.

La majorité de cette dette a été contractée dans le cadre de projets réalisés par des entreprises chinoises, remboursés par des livraisons de pétrole. Ce montage a coûté cher : l’Équateur aurait perdu 4,2 milliards de dollars à cause de prix négociés en dessous du marché. Si les contrats avec UNIPEC ont expiré fin 2024, ceux avec PetroChina se poursuivent jusqu’en 2027.

Ce rôle financier, combiné à l’intégration de l’Amérique latine dans les Nouvelles Routes de la soie, renforce une influence désormais structurelle dans la région. À ce jour, 22 pays latino-américains ont rejoint ce projet, confirmant la progression continue de l’influence chinoise dans la région.

Pour autant, cette souplesse n’exclut pas des exigences claires de la part des acteurs chinois : recours à de la main-d’œuvre chinoise, contrats contraignants ou encore obligation d’acheter des équipements ou des produits chinois.

Ces investissements permettent aux entreprises chinoises d’exploiter de nombreux gisements de pétrole et de gaz dans des zones stratégiques : la ceinture de l’Orénoque au Venezuela, l’Amazonie et le large de Rio de Janeiro au Brésil, la région de Neuquén et la province de Chubut en Argentine, ainsi que des sites au Pérou et en Équateur.

Au-delà des hydrocarbures, l’exploitation minière constitue un pilier essentiel de la stratégie chinoise visant à diversifier ses sources d’approvisionnement. Le Pérou, le Brésil et plus récemment l’Équateur, riches en cuivre, or, lithium et argent, figurent parmi les cibles prioritaires des groupes chinois tels que Chinalco ou Minmetals, étroitement liés à l’appareil d’État chinois.

Parmi les projets majeurs, on peut mentionner le rachat de la mine de cuivre de Las Bambas au Pérou, auparavant détenue par le groupe suisse Glencore-Xstrata, ou encore les exploitations de cuivre des sites de Carlos Panantza et El Mirador en Équateur.

En Argentine, la compagnie Shandong Gold est active dans l’extraction aurifère dans la province de San Juan, tandis qu’au Pérou, la mine de Toromocho renforce également la présence chinoise dans le secteur du cuivre.

Par ailleurs, les ressources agricoles et halieutiques s’intègrent pleinement à cette politique de diversification. Si la stratégie de captation des terres agricoles a progressivement laissé place à des acquisitions de sociétés du secteur agroalimentaire, les ambitions chinoises restent fortes. Illustration marquante de cette tendance : en 2018, le géant Cofco a pris le contrôle de 51 % du groupe néerlandais Nidera, renforçant ainsi la mainmise de Pékin sur le commerce mondial du soja

En outre, la Chine déploie une stratégie d’influence multidimensionnelle centrée sur les infrastructures, les télécommunications et la diplomatie économique. En investissant massivement dans des projets d’envergure, plus de 100 milliards de dollars injectés entre 2005 et 2022 dans 228 chantiers, générant 720 000 emplois, Pékin étend progressivement son empreinte dans des pays historiquement proches des États-Unis, comme la Colombie, le Mexique ou encore les nations d’Amérique centrale.

À elle seule, la construction routière représente près d’un tiers des projets répertoriés. La Bolivie se distingue d’ailleurs comme la principale destination de ces investissements : depuis 2013, les entreprises chinoises y ont participé à plus d’une vingtaine de projets de routes et de ponts. Parmi les acteurs majeurs de ce secteur figurent des géants de la construction tels que China Harbour Engineering (CHEC) et China Railway Construction Company.

Plus largement, Pékin a renforcé sa présence dans le secteur des transports, notamment dans le développement des infrastructures de mobilité urbaine comme les métros. Si ces projets servent avant tout des usages civils, la construction de nouvelles lignes (à Bogotá, par exemple) ou la modernisation de réseaux existants (comme à Mexico) offrent aux entreprises chinoises une visibilité stratégique. Ces réalisations leur permettent de rivaliser avec la concurrence nord-américaine et européenne, encore bien implantée dans ces pays historiquement tournés vers l’Occident.

Les terminaux portuaires représentent l’un des principaux secteurs d’investissement de la Chine en Amérique latine. Depuis 2005, une vingtaine de projets ont été lancés ou achevés, allant de simples opérations de dragage à des projets d’envergure incluant la construction, l’extension ou la gestion de ports entiers. Dans certains cas, les entreprises chinoises ont préféré acquérir des infrastructures portuaires déjà existantes.

C’est ainsi qu’en 2014 et 2015, le groupe chinois Cosco s’est emparé de deux terminaux du port de Santos, au Brésil, en rachetant une participation majoritaire dans la société néerlandaise Nidera et l’ensemble de la branche marchandises du conglomérat hongkongais Noble. Ce type d’investissement offre à la Chine un levier d’influence considérable, à la fois économique, politique et potentiellement stratégique. En effet, certains de ces terminaux présentent un double usage, civil et militaire, soulevant des préoccupations en matière de souveraineté pour les États hôtes.

Cette problématique devient d’autant plus sensible lorsque ces infrastructures se situent dans des zones géostratégiques clés. C’est le cas du projet de port polyvalent à Río Grande, en Argentine, sur la côte nord-est de l’île Grande de Terre de Feu. Avec un accès direct à l’Atlantique et une position idéale pour les routes menant vers l’Antarctique, ce port pourrait à terme devenir un point d’ancrage majeur pour Pékin dans la région polaire.

Cette perspective prend tout son sens au regard de la présence déjà affirmée de la Chine en Antarctique, où elle exploite quatre stations, dont deux permanentes (Great Wall et Zhongshan) et deux saisonnières (Kunlun et Taishan).

La particularité de ces projets réside dans l’installation systématique d’un écosystème économique chinois sur place, mêlant entreprises publiques et privées, banques et prestataires, qui tissent des liens étroits avec les milieux économiques locaux. Si le financement reste principalement assuré par des acteurs chinois, la participation d’institutions multilatérales comme la BID ou la Banque mondiale permet d’atténuer l’exposition politique de Pékin.

Les projets concernent une large gamme de secteurs, avec une prédominance pour les infrastructures de transport (routes, métros, ports), dans lesquelles la Bolivie ou le Pérou jouent un rôle clé.

Le port de Chancay au Pérou illustre parfaitement cette dynamique, conçu comme hub stratégique pour les exportations régionales vers l’Asie. D’ailleurs à terme, Chancay pourrait ainsi supplanter le port péruvien de Callao, mais aussi ceux de Valparaiso et de San Antonio au Chili, et devenir le plus grand hub logistique de la côte Pacifique de l’Amérique du Sud.

Ce terminal portuaire constituera une porte d’entrée stratégique pour les entreprises chinoises sur le continent, tout en facilitant l’exportation vers la Chine des minerais dont regorge le Pérou : l’argent, l’or, l’étain, le zinc… Et, surtout, le cuivre, dont Lima est le deuxième producteur mondial, et dont Pékin engloutit au moins 67 % de la production.

Après le Chili (2005), le Pérou (2009) et le Costa Rica (2010), l’Equateur a signé un accord de libre-échange avec la Chine, le 10 mai 2023. En 2024, la Chine a conclu des accords de libre-échange avec le Chili, le Costa Rica, l’Équateur, le Nicaragua et le Pérou, tandis que les négociations avec l’Uruguay ont échoué en raison de l’opposition du bloc commercial Mercosur.

Concernant l’Equateur, le pays et la Chine ont en effet signé un accord de libre-échange, renforçant les liens entre les deux pays, et frustrant l’opposition américaine à l’influence croissante de Pékin dans la région. L’accord augmenterait les exportations non pétrolières de l’Équateur au cours des 10 prochaines années de 3 à 4 milliards de dollars, soit jusqu’à un tiers, selon le ministère du Commerce.

La Chine est le plus grand partenaire commercial non pétrolier de l’Équateur et est devenue une source de financement de plus en plus importante pour la nation latino-américaine, où elle a soutenu les infrastructures et l’énergie.

Dans le même temps, la Chine étend son influence technologique via Huawei et ZTE, moteurs du déploiement de la 5G, du cloud et des câbles sous-marins comme le SAIL, reliant le Cameroun au Brésil.

Le cas brésilien illustre la pénétration chinoise dans les secteurs critiques : agriculture de précision, usines connectées, villes intelligentes ou encore divertissement numérique, souvent via des partenariats locaux et des technologies intermédiaires comme la 4,5G.

L’activité de la Chine au Brésil, portée principalement par Huawei, s’est révélée ample et diversifiée, touchant des secteurs aussi variés que les télécommunications, l’automobile, l’exploitation minière et le divertissement numérique.

Depuis 2018, Huawei y développe son infrastructure 5G, dans le cadre d’une coopération officielle avec le ministère brésilien de la Science, de la Technologie, de l’Innovation et de la Communication (MCTIC).

Cependant, la présence de Huawei dans un domaine aussi stratégique a rapidement soulevé des enjeux politiques de premier plan. En décembre 2020, le président brésilien aurait envisagé des manœuvres juridiques pour tenter d’exclure Huawei du marché de la 5G. Pourtant, le contexte sanitaire a rebattu les cartes : en février 2021, le ministre brésilien des Communications, Fabio Faria, a rencontré les dirigeants de Huawei pour négocier l’accès à des vaccins contre la Covid-19. À l’issue de ces échanges, la participation de Huawei au processus d’enchères de la 5G a été confirmée.

En 2022, Huawei a annoncé son intention de renforcer sa présence au Brésil en se concentrant sur cinq secteurs stratégiques : l’exploitation minière, la fabrication, l’agro-industrie, la logistique et le divertissement numérique.

Dans le secteur minier, l’entreprise collabore avec Sul Americana de Metais et Senai Cimatec pour développer des opérations autonomes et des solutions de sécurité basées sur la 5G. Elle a également inauguré à São Paulo une usine avancée exploitant la 5G, l’intelligence artificielle (IA), le cloud et les technologies IoT afin d’optimiser la production.

Par ailleurs, en partenariat avec l’opérateur TIM, Huawei a déployé un réseau 5G privé au sein de l’usine automobile de Stellantis à Pernambuco et travaille actuellement sur un projet de ville intelligente à Curitiba, démontrant ainsi sa capacité à s’ancrer durablement dans les secteurs d’avenir du pays.

Dans le secteur agroalimentaire, Huawei a noué un partenariat avec Claro Brasil afin de lancer des programmes pilotes 5G intégrant la technologie des drones pour développer l’agriculture de précision. L’entreprise estime que ses innovations peuvent profondément transformer le secteur agricole en s’appuyant sur des méthodologies basées sur la collecte et l’analyse de données.

Cependant, cette avancée technologique soulève des inquiétudes géopolitiques et économiques. En effet, la sécurité alimentaire devient une priorité croissante pour la Chine.

Le contrôle technologique exercé par des acteurs chinois dans un secteur aussi stratégique que l’agroalimentaire interroge sur les risques de dépendance et les implications en matière de souveraineté alimentaire pour des pays comme le Brésil. À long terme, cela pourrait également impacter la compétitivité internationale du secteur.

Par ailleurs, Huawei a multiplié les partenariats locaux. En 2019, l’entreprise s’est associée à Telefónica Brasil, filiale du groupe espagnol Telefónica, pour développer un réseau 4,5G. Cette technologie intermédiaire entre la 4G et la 5G offre des capacités et des vitesses améliorées, tout en étant moins coûteuse que le déploiement complet d’un réseau 5G.

Une solution pragmatique pour des marchés émergents comme le Brésil, permettant d’améliorer la connectivité à moindre coût face aux investissements lourds que requiert la 5G.

Les entreprises déployant cette technologie pourraient bénéficier d’un avantage concurrentiel important, notamment lorsque leurs activités sont soutenues par des subventions de Pékin, comme c’est le cas de Huawei.

Cette coentreprise avait pour objectif de préparer le déploiement de la 5G au Brésil, illustrant ainsi l’influence croissante des entreprises technologiques chinoises dans la structuration du paysage des télécommunications brésilien.

Dans la même logique, Huawei et China Unicom se sont associés à CamTel pour réaliser le South Atlantic Inter Link (SAIL), un câble sous-marin de 6 000 kilomètres reliant le port en eau profonde de Kribi (Cameroun) à Fortaleza (Brésil). Ce projet, financé à hauteur de 85 millions de dollars par la China Eximbank sur un coût total estimé à 136 millions de dollars selon la Banque mondiale, est devenu opérationnel en 2020 après une mise en service partielle dès 2018.

Le SAIL offre désormais la plus grande capacité de transmission de données entre l’Afrique et l’Amérique du Sud. Ce projet marque la première grande initiative dans la région menée conjointement par un opérateur de télécommunications et un fabricant d’équipements chinois.

Ainsi, si l’influence économique constitue un levier majeur de la stratégie chinoise en Amérique latine, Pékin déploie également une diplomatie culturelle de plus en plus active pour renforcer son image, façonner les perceptions locales et consolider des liens durables au-delà des seuls intérêts financiers.

Lancé en 2004 par le ministère chinois de l’Éducation, l’Institut Confucius a pour objectif de promouvoir la langue et la culture chinoise à l’international. En Amérique latine, 45 instituts sont installés dans des villes stratégiques, souvent proches de zones portuaires ou de ressources naturelles. Ces instituts sont particulièrement bien accueillis par les universités moins financées, bénéficiant de financements chinois pour leurs frais de fonctionnement et de bourses pour des études en Chine.

Alors, les Instituts Confucius font partie de la stratégie de soft power de Pékin, renforçant son influence culturelle et linguistique afin de créer de l’intérêt, de la sympathie ou de la curiosité autour de la civilisation chinoise.

Par exemple, à Rio de Janeiro, des cours sont offerts aux employés d’entreprises chinoises et brésiliennes. Par ailleurs, ces instituts collaborent souvent avec des universités locales prestigieuses, facilitant les relations culturelles, linguistiques et commerciales avec des secteurs comme l’agriculture et les infrastructures.

En particulier, le Brésil compte le plus grand nombre d’instituts Confucius en Amérique latine, avec 12 établissements. Certains se trouvent dans des États pauvres mais stratégiques pour la Chine, tels que ceux proches des ports. Par exemple, en novembre 2022, l’Université fédérale de Pernambuco a organisé un séminaire en partenariat avec un institut Confucius, précédant un forum Chine-Nord-Est du Brésil.

Par ailleurs, la Chine investit dans l’éducation et la recherche via le Forum Chine-CELAC, qui rassemble chercheurs, diplomates et dirigeants. Le Plan d’Action Conjoint Chine-CELAC 2022-24 prévoit le soutien à des think tanks et des investissements dans les échanges éducatifs, avec 5 000 bourses et 3 000 formations offertes.

Le programme “Bridge to the Future” a formé 1 000 jeunes leaders latino-américains en Chine, contribuant à l’influence de la Chine en Amérique latine, notamment à travers les formations orientées vers la fonction publique et les relations internationales.

L’incursion américaine de 2026 au Venezuela remet fondamentalement en question cette domination, en exposant les limites de la puissance économique chinoise face à l’intervention musclée des États-Unis.

Alors que Washington réaffirme la doctrine Monroe, les entreprises chinoises soutenues par l’État pourraient être soumises à des contrôles plus stricts de la part des pays sud-américains alignés sur les États-Unis, où leurs projets d’infrastructure à long terme, auparavant considérés comme intouchables, pourraient être soumis à de nouveaux contrôles de sécurité pour les IDE chinois, à l’image du modèle CFIUS américain.

Amérique du Sud et Trump

En outre, les pays qui entretiennent des liens étroits avec la Chine et d’autres alliés du régime de Maduro, ou qui résistent aux directives de sécurité des États-Unis, pourraient faire l’objet de sanctions secondaires ou de barrières commerciales.

Dans cette nouvelle ère géopolitique, le Mexique reste un pilier de la région de production nord-américaine. Si les conséquences politiques immédiates de l’incursion au Venezuela se traduisent par une rhétorique souveraine et des frictions avec l’administration Sheinbaum, la trajectoire à moyen terme du Mexique reste liée à une évolution structurelle vers une architecture commerciale intégrée favorable aux États-Unis.

Au côté du Mexique, une région andine sécurisée constitue une destination attractive pour le « nearshoring » américain. Les entreprises américaines qui cherchent à s’affranchir des chaînes d’approvisionnement asiatiques peuvent se tourner vers une Amérique du Sud à nouveau accessible, riche en ressources et ouverte aux affaires sous un nouveau parapluie de sécurité.

Se positionner dans la nouvelle ère

Ainsi, 2026 marque la fin d’une décennie de stagnation régionale. Si la volatilité politique et de change est inévitable à court terme, la trajectoire de moyen terme pointe vers un réancrage pro-investissement, favorable à la croissance.

Un basculement électoral en Colombie, au Pérou et au Brésil, dans le prolongement de l’Argentine et du Chili, pourrait ouvrir un nouveau cycle économique régional.


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